Il y a quelque chose d’assez révélateur dans la trajectoire d’Apple sur ce dossier. Depuis plusieurs années, la firme de Cupertino promet une entrée fracassante dans l’univers des lunettes intelligentes. Et depuis plusieurs années, les calendriers se décalent, les feuilles de route se réécrivent et les communiqués se font plus prudents. Ce dimanche, Mark Gurman, journaliste à Bloomberg et source la mieux informée sur les projets internes d’Apple, a confirmé ce que beaucoup suspectaient : les lunettes connectées de la marque ne seront pas disponibles avant la fin de l’année 2027. Un retard d’environ douze mois sur les premières estimations.
Un projet qui prend l’eau depuis des mois
Pour comprendre l’ampleur du glissement, il faut revenir sur la chronologie. Apple avait initialement prévu de dévoiler ses lunettes en fin d’année 2026, avec une mise en vente au tout début 2027. Ce planning, déjà reporté une première fois, vient donc de prendre un an de plus. Connues en interne sous le nom de code N50, ces lunettes sont pensées comme un accessoire d’intelligence artificielle avant d’être un gadget technologique. Pas d’écran intégré, pas de réalité augmentée à proprement parler : le produit embarque des caméras, des micros et des haut-parleurs pour permettre à l’utilisateur d’interagir avec Siri et les fonctions d’analyse visuelle d’Apple Intelligence.
La raison officielle du nouveau retard ne tient pas à un problème de chaîne de production ni à une question de design. C’est la maturité de la technologie d’IA visuelle embarquée qui pose problème. Apple estime que cette brique technologique, qui constitue pourtant le coeur de l’expérience, ne sera pas suffisamment aboutie pour justifier un lancement cette année. Plutôt que de risquer une sortie décevante, la marque préfère prendre du recul. Une posture qui lui ressemble, mais qui commence à coûter cher sur le plan concurrentiel.
La pomme regarde Meta ramasser la mise
Pendant qu’Apple reporte, Meta vend. Et pas modestement. L’entreprise de Mark Zuckerberg a écoulé, en 2025 seulement, plus de sept millions de paires de lunettes connectées sous les marques Ray-Ban et Oakley, soit plus du triple de ce qui avait été vendu sur les deux années précédentes réunies. Le partenariat avec EssilorLuxottica, qui lie les deux groupes depuis 2021, produit des résultats spectaculaires. Le lunetier franco-italien a d’ailleurs enregistré en 2025 sa première croissance annuelle à deux chiffres, portée en partie par cet effet Ray-Ban Meta.
L’offre s’est aussi étoffée. Meta a lancé en 2025 les Ray-Ban Meta Display, premiers modèles de la gamme à intégrer un affichage tête haute, vendus à 800 dollars. La catégorie se structure, monte en gamme, et installe des habitudes chez des millions d’utilisateurs. C’est précisément ce terrain, celui du quotidien et de l’accessibilité, qu’Apple a du mal à occuper avec sa stratégie actuelle.
Le Vision Air en veille prolongée
L’autre mauvaise nouvelle de ce rapport Bloomberg concerne le casque Vision Air. Cette version allégée et moins chère du Vision Pro, dont le développement avait un temps été mis en pause pour concentrer les ressources sur les lunettes N50, ne pointe plus le bout de son nez avant fin 2028 ou 2029. Mark Gurman le dit : la catégorie est en veille jusqu’à l’arrivée de ce nouveau modèle.
Il faut dire que le bilan du Vision Pro original est difficile à habiller. Présenté à la WWDC 2023 avec beaucoup de fanfare, le casque à 3 499 dollars n’a pas trouvé son public. Environ 390 000 unités expédiées en 2024, 45 000 à peine sur le dernier trimestre 2025 selon les estimations d’IDC. L’assembleur Luxshare a arrêté la production dès début 2025. Le budget marketing, lui, a été amputé de 95% en un an.
Apple en a tiré les leçons, du moins sur le papier. Pour le Vision Air, l’objectif sera de corriger les deux défauts rédhibitoires du premier modèle : le prix et le design. Mais avec une sortie repoussée à la fin de la décennie, la fenêtre de rattrapage se referme progressivement.
