Le colonel Nicholson joué par Alec Guinness n’a pas réellement existé. Le personnage est fictif, même s’il est souvent rapproché du lieutenant-colonel britannique Philip Toosey. Et le plus étonnant, c’est que Toosey a eu un comportement presque opposé à celui montré dans le film.
Dans Le Pont de la rivière Kwaï, Nicholson finit par transformer la construction du pont en affaire d’honneur. Il veut prouver la discipline et le savoir-faire de ses hommes, au point d’aider l’armée japonaise à terminer un ouvrage stratégique.
Ce comportement est tellement déroutant qu’une question revient forcément : un officier britannique a-t-il vraiment fait cela pendant la Seconde Guerre mondiale ?
La réponse est non.
Nicholson est un personnage de fiction
Le film de David Lean adapte le roman de Pierre Boulle publié en 1952. L’écrivain français connaissait l’Asie et avait lui-même été prisonnier pendant la guerre, mais son colonel Nicholson n’est pas la copie exacte d’un véritable officier.
Le personnage a été créé pour le roman. Il sert à raconter l’obsession de la discipline, la fierté militaire et l’absurdité d’un homme qui finit par perdre de vue le camp auquel il appartient.
Dans la réalité, l’officier britannique responsable des prisonniers sur le site du pont était le lieutenant-colonel Philip Toosey.
Philip Toosey cherchait surtout à protéger ses hommes
Toosey était banquier dans la vie civile et officier de l’armée territoriale. Capturé après la chute de Singapour, il est devenu l’officier allié le plus haut gradé du camp de Tamarkan, en Thaïlande.
Ses hommes ont été forcés de participer à la construction du chemin de fer reliant la Thaïlande à la Birmanie, surnommé le « chemin de fer de la mort ». Les conditions étaient terribles : travail forcé, maladies, sous-alimentation et violences des gardes.
Contrairement à Nicholson, Toosey n’essayait pas de démontrer la supériorité britannique en offrant un pont parfait aux Japonais. Sa priorité était de réduire les souffrances et de maintenir ses hommes en vie.
Sa petite-fille et biographe Julie Summers explique que les ingénieurs japonais savaient parfaitement construire un pont. Le rôle essentiel de Toosey consistait donc surtout à protéger les prisonniers placés sous son commandement.
Les sabotages ont été organisés ?!
Les prisonniers tentaient de ralentir le travail et de dégrader discrètement certaines réalisations, tout en évitant des représailles immédiates. Des récits attribuent notamment aux hommes des mélanges de béton volontairement mauvais ou l’introduction d’insectes dans le bois.
Il faut tout de même rester prudent avec chaque anecdote prise séparément, car les témoignages ont été racontés et reformulés au fil des décennies. Ce qui ne fait pas vraiment débat, c’est que Toosey n’était pas le collaborateur enthousiaste montré à l’écran.
Le film inverse donc l’attitude générale de l’officier réel pour construire son drame.
Pourquoi les anciens prisonniers ont si mal vécu le film ?
Le Pont de la rivière Kwaï a remporté sept Oscars et reste un immense film. Mais son succès a aussi imposé la version de Nicholson dans l’imaginaire collectif.
Pour d’anciens prisonniers, voir un officier britannique aider les Japonais par orgueil était presque insultant. Ils avaient connu un homme qui s’était battu pour limiter les morts, puis découvraient à l’écran un personnage obsédé par la réussite du pont.
Julie Summers présente d’ailleurs sa biographie de Toosey comme une correction nécessaire de cette image. Elle précise que le rôle interprété par Alec Guinness est entièrement fictif.
Le pont du film n’est pas non plus le vrai pont
Le décalage ne concerne pas seulement Nicholson. Le long métrage a été tourné principalement à Ceylan, aujourd’hui le Sri Lanka. Le pont construit pour le film n’est donc pas celui de Thaïlande associé au véritable chemin de fer.
Le pont historique se trouve près de Kanchanaburi. Il franchit la rivière Mae Klong, dont cette portion a ensuite été rebaptisée Khwae Yai sous l’influence du succès du roman et du film.
Au final, Le Pont de la rivière Kwaï s’appuie sur une tragédie bien réelle, mais Nicholson appartient à la fiction. Le véritable Philip Toosey ne cherchait pas à offrir un chef-d’œuvre aux Japonais. Il essayait surtout de ramener autant de ses hommes que possible.
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